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 Michel Audiard

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BkBasse



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MessageSujet: Michel Audiard   Dim 24 Nov 2013, 08:17

Bon ben oui, la disparition de Georges Lautner au delà de l'humain qu'il était...tout est dans la Presse à ce sujet et dire qu'il restera dans les anales je ne sais pas.

Par contre c'est aussi l'occasion de célébrer le cinquantenaire de la sortie des Tontons Flingueurs (drôle de coïncidence) et j'ai trouvé ce papier sur Audiard qui m'a bien plu.

Audiard, le voltigeur du style

Les Dr Folamour de l'Inspection générale de l'Education nationale, qui laissent depuis des années les proviseurs détourner les collégiens et les lycéens de l'étude du latin en leur imposant des horaires dissuasifs, s'étonnent toujours de voir les enfants gâtés de l'ère numérique marquer saison après saison leur attachement à la langue de Cicéron. En France, malgré tous les efforts faits pour en finir avec les antiquités à faible valeur ajoutée, ils sont encore 500 000 à apprendre le latin.

C'est à la jactance élégante et déboutonnée de Michel Audiard qu'il faut songer pour comprendre l'allégresse que peut procurer l'étude d'une langue intégralement littéraire, figée dans sa splendeur et dans sa gloire, un dialecte que plus personne n'emploie ou que personne n'a jamais dégoisé nulle part : «La langue de nos films de truands, on ne la comprendrait dans aucun bistrot de Paris. Il n'y a pas un truand qui parle comme ça», jurait le plus grand dialoguiste du cinéma d'après-guerre, qui fut également un cinéaste foutraque et un romancier touchant.

Au regard de l'utilité marchande, le latin de Cicéron et le français d'Audiard ne servent à rien : c'est bien pour cela qu'on les aime. Ce sont de pures friandises stylistiques, belles parce qu'inutiles, dont l'unique vocation est de régaler les amateurs.

Pour un enfant de 12 ans, le visionnage de la Métamorphose des cloportes (Pierre Granier-Deferre, 1965), d'Archimède le clochard (Gilles Grangier, 1959) ou de la Grande Sauterelle (Georges Lautner, 1967) s'accompagne toujours d'un exercice de décryptage jubilatoire.

L'Audiard est un jeu comme le latin est une joie. Il faut traduire, se faire expliquer la grammaire, quelquefois chercher dans le dictionnaire. Le Cri du cormoran le soir au-dessus des jonques (1971) : «Te fais pas de mouron, mec, la machine à poinçonner est en marche avec mézigue aux commandes.» Pour les moins de 20 ans, c'est à peine plus limpide qu'un morceau de César.

Seuls les pantes, les malfaisants qui ne pigent rien aux belles choses, oseront ici parler de langue morte. Car, pour venir de haut et de loin, le latin de César et la langue d'Audiard sont des idiomes bien vivants, plus vivants que le ramage appauvri de nos vies simplifiées. Que les demi-sel ne viennent pas nous causer de langue morte à propos du français de faubourg de Michel Audiard.

Cette parlure a la majesté d'une langue ancienne ; si sa maîtrise nécessite toute une éducation, son usage public permet immanquablement à l'affranchi de pérorer pavillon haut.

Voyez les travaux pratiques qui recommencent. On fêtera, mercredi 27 novembre, le 50e anniversaire de la sortie en salles des Tontons flingueurs (Georges Lautner, 1963) et il y aura, pour se réciter des passages du film par cœur, des jaspineurs dans toutes les tranches d'âge. On en a vu d'autres, il y a quelques semaines, célébrer les 80 ans de Jean-Paul Belmondo en reprenant les tirades imaginées par Audiard pour Un singe en hiver (Henri Verneuil, 1962) : «Arrière, les Esquimaux ! Je rentre seul. Un matador rentre toujours seul ! Plus il est grand, plus il est seul. Je vous laisse à vos banquises, à vos igloos, à vos pingouins...»

Le temps passant, on aurait pu imaginer que Michel Audiard s'éloignerait, conjecturer que sa langue deviendrait complètement opaque, surtout dans les quelques films où il a forcé sur l'épouvante question argomuche. Il avait beau dire qu'il n'était pas porté sur l'argot, jurer qu'on lui avait fait une fausse réputation et revendiquer l'héritage de Louis-Ferdinand Céline davantage que celui d'Albert Simonin, il avait une connaissance approfondie du jargon des mauvais garçons, cette mélodie que les maîtres français de la Série noire des années 50 et 60 ont sortie du caniveau pour l'élever à la dignité de langue littéraire à part entière.

Qui n'a pas gardé dans l'oreille cette repartie du personnage interprété par Bernard Blier dans Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages : «Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse avec 500 briques, hein ? Surtout de nos jours. Le Smic est en plein chanstique, la TVA nous suce le sang et la Bourse se fait la malle. J'ai calculé, j'en aurais à peine pour cinq piges et j'aurais 50 berges. Tu ne voudrais tout de même pas que je retourne au charbon à cet âge-là, non ?» Briques, chanstique, piges, berges : c'est quand même bien ce qu'on appelle de l'argot.

Il est vrai que Michel Audiard n'a jamais poussé la coquetterie aussi loin qu'Albert Simonin, qui fit un usage si intensif de l'argot de Pigalle dans Touchez pas au grisbi ! - une Série noire couronnée par le prix des Deux-Magots en 1953 - qu'il fut obligé d'inclure un glossaire en fin de volume pour les caves qui n'y entravaient rien aux mots lerche, rabouin, affure, cramouille, charre, limace, frimands ou courtines. Car Audiard n'a jamais prétendu être le Saint-Simon de la pègre.

Il l'a souvent répété. Aux truands, il préférait les bistrots, les cyclistes, les épiciers et les chauffeurs de taxi. D'où l'importance des seconds rôles dans les films auxquels il a participé. Et ces gueules splendides associées à ses dialogues : Robert Dalban, Paul Frankeur, Noël Roquevert, Lucien Raimbourg, Jacques Marin, André Pousse.

C'est le sabir coloré du peuple de Paris sous le Front popu et durant l'après-guerre que Michel Audiard a fixé et sublimé - avec de nombreux clins d'œil aux «années terribles» de l'Occup dont sa génération s'efforçait de rire pour avoir eu souvent l'occasion d'en pleurer. On lira le P'tit Cheval de retour (Julliard, 1975) pour s'en souvenir. Plutôt pudique dans ses films et dans ses dialogues, qui ne donnent presque rien à connaître de sa vie personnelle.

Audiard est plus intimiste et souvent poignant dans ses romans, dont le style, pour le coup, doit plus à Céline qu'à Simonin. Il y a de fortes pages dans la Nuit, le jour et toutes les autres nuits (Denoël, 1978), son chef-d'œuvre. «La nuit est vache, elle est longue, compatissante envers ceux qui ont soif, raisonneuse avec ceux qui ont faim. Elle est pourrie de sortilèges et agitée de fantômes. Ceux que l'on y croise ne sont généreux et gais que lorsqu'ils sont ivres. Les glaces des bistrots renvoient des portraits retouchés, les prestiges qu'on leur emprunte ne cicatrisent pas vite, pour certains, jamais.»

La langue d'Audiard, c'est comme le «bizarre» dans la cuisine des Tontons flingueurs. Il n'y a pas seulement que de l'argot... Il y a autre chose... Ça ne serait pas des fois des métaphores ? Evidemment. Audiard dit s'évaporer pour disparaître, se farcir pour supporter, emballer pour séduire...

Mieux qu'un expert en patois de malfaiteurs, l'auteur de la Nuit, le jour et toutes les autres nuits est un génie des images. Il possède non seulement le sens de la formule - «On ne devrait jamais quitter Montauban» -, mais également l'art des images lumineuses, pittoresques, déconnantes, surprenantes et souveraines. Par là, Audiard est un classique français alimenté par l'imaginaire chamarré du Grand Siècle, c'est-à-dire un baroque.

Ce goût prononcé, chez lui, pour les figures de style. La prétérition : «Je ne critique pas le côté farce, mais pour le fair-play, il y aurait quand même un peu à redire» (Ne nous fâchons pas, Georges Lautner, 1966). La métonymie : «Tu vas me convoquer toutes les épées pour ce soir, minuit» (Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages, Audiard, 1968). L'opposition : «Un homme d'expérience ne devrait jamais s'égarer dans le concret.

L'abstrait reste l'âme des affaires» (Quand passent les faisans, Edouard Molinaro, 1965). L'hyperbole : «Parce que j'en ai connu, moi, mon cher maître, des rois, et puis pas des petits. Les Hanovre, les Hohenzollern. Rien que du micheton garanti croisade» (Le cave se rebiffe, Gilles Grangier, 1961). Le paradoxe : «Se disant homme d'épée mais interdisant les duels, se disant ami des lettres mais fondant l'Académie française, Armand Jean du Plessis, cardinal de Richelieu, était un personnage plein de contradictions» (les Trois Mousquetaires, André Hunebelle, 1953). Le laconisme : «Un Chinois vient de tomber de la chambre 21, il est mort ! - Du calme, mon enfant, un client part, un autre arrive» (les Barbouzes, Georges Lautner, 1964). La déception : «J'ai souvent pensé à la mort, la mienne, bien sûr.

Je voyais ça vers les 70 piges, avec un encadré dans la revue médicale : "Le Pr Samuel Goldman est mort d'un arrêt du cœur." Et je vais mourir ici, de soif, comme un géranium» (Un taxi pour Tobrouk, Denys de La Patellière, 1960). Le zeugme : «Les Français ne lisent pas. Ils achètent des livres. Ça n'entre pas dans leur cervelle mais dans leur budget» (Vive la France, Michel Audiard, 1973).

L'hypotypose : «Cher monsieur, que vous pêchiez l'ablette ou l'espadon ou que vous trempiez vos lignes dans le clapotis dieppois ou dans le Gulf Stream, c'est votre affaire. La mienne, c'est de construire un bateau» (Le drapeau noir flotte sur la marmite, Audiard, 1971).

L'équivoque : «Veinard, tu vas connaître ce que c'est qu'une famille. Parce que, chez le père Casta, il n'y a pas de chauffeurs, il n'y a pas de patron. Y a une grande famille. Chez nous, jamais d'histoires, jamais de grèves. Les syndicats, connais pas. Quand un chauffeur veut un congé ou de l'augmentation, il vient me trouver, je l'écoute et je le vire» (Cent mille dollars au soleil, Henri Verneuil, 1964).

Ce mélange de rhétorique savante et de verve populaire, cette vie alliée avec les livres, ces retrouvailles joyeuses des gens du faubourg et de ceux du grand monde, c'est le génie de la France : Rabelais, La Fontaine, Rimbaud, Céline. Dans ses dialogues, Michel Audiard revendique cet alliage royal et s'en amuse. Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages encore une fois : «J'ai bon caractère mais j'ai le glaive vengeur et le bras séculier. L'aigle va fondre sur la vieille buse ! - C'est chouette comme métaphore, non ? - C'est pas une métaphore, c'est une périphrase. - Oh, fais pas chier. - Ça, c'est une métaphore.»

Les grammairiens et les connaisseurs auront d'ailleurs remarqué que le jeu était ici parfaitement gratuit, le premier corps de phrase étant lui aussi une métaphore.

Audiard est joueur, toujours grand sur le mode mineur. Il repeint l'argot du Vél d'Hiv à la couleur de ses rêves et l'enchâsse dans un français délicat. C'est du grand art. En arrière-plan, on reconnaît la culture des enfants de la communale, de l'affection pour les patois de métier et le parler de la rue, l'amour des gens ordinaires, une bibliothèque explorée avec soin.

En tenant fermement reliés les deux bouts de la chaîne de l'héritage littéraire du vieux pays - l'arrière-garde avec Bossuet, l'avant-garde avec Céline -, Michel Audiard a illustré le génie à la fois aristocratique et populaire de notre dame la Langue française.

On ne s'étonne pas d'apprendre que, en 1963, le scénario et les dialogues des Tontons flingueurs ont été écrits à Versailles par Lautner, Simonin et Audiard, mis au vert et au travail par la production dans trois suites du Trianon Palace. En jetant un coup d'œil en direction du parc, il a dû leur arriver de voir glisser les ombres choisies de Molière et La Bruyère.

La gamberge donnant soif et l'année 1961 ayant été ensoleillée en beaujolais, les trois forçats de la Gaumont ont certainement pris soin de se faire monter de jolis flacons de fleurie. On veut en tout cas le croire : cette convergence de France des châteaux et de celle des bistrots, c'est tout Michel Audiard.

SÉBASTIEN LAPAQUE
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MessageSujet: Re: Michel Audiard   Dim 24 Nov 2013, 18:18

Pas encore pu tout lire mais cool de te revoir BK cheers 
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BkBasse



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MessageSujet: Re: Michel Audiard   Dim 24 Nov 2013, 22:33

Merci Yard', c'est un plaisir partagé...et quelques belles heures d'écoute en perspective Cool
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MessageSujet: Re: Michel Audiard   Aujourd'hui à 04:10

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